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Sexualité, consumérisme et conseil conjugal

Dans une ère marquée par la mondialisation, l’hyperconnectivité et la prédominance du consumérisme, peut-on s’étonner que les habitudes sexuelles des Occidentaux soient également touchées par ces influences ? En France, un pays imprégné de culture et de tradition, les professionnels de l’écoute et de l’accompagnement, tels les conseillers conjugaux et familiaux, assistent à un changement progressif mais significatif dans la manière dont chacun aborde sa vie affective et sexuelle. De plus en plus, le consumérisme façonne ces habitudes intimes…


Sexualité et consumérisme : un mariage inattendu


On pourrait penser que les préoccupations liées à la sexualité sont principalement axées sur la satisfaction personnelle, les relations amoureuses et les valeurs culturelles. C’était du moins ma propre vision, jusqu’à ce que je regarde l’émission diffusée sur M6 « Sexe, amour et érotisme : les Français dévoilent leur intimité »[1], dans laquelle il s’avère que les Français, plus que leur intimité, dévoilent leur consumérisme en la matière : une chaîne de boutiques de sex toys en centre commercial, un « love hôtel » aux tarifs horaires, encore des sex toys vendus cette fois-ci sous forme de réunions Tupperware...


Rapide état des lieux, en guise de préliminaires.


1. La pornographie et l’accessibilité en ligne

L’avènement de l’Internet a radicalement changé la façon dont tout un chacun accède à la pornographie. Quelques clics ouvrent la voie, de manière parfois involontaire, à une variété infinie de contenus explicites. Cette accessibilité instantanée a modifié les attentes sexuelles des individus, ainsi que le souligne le psychologue et sexothérapeute Philippe Arlin dans l’émission « Comment la pornographie bouleverse notre vie sexuelle »[2]. Les standards de beauté, de performance, et même de fréquence des rapports sexuels sont influencés par ce qui est vu en ligne : c’est ce que dépeint clairement l’infographie du site 01net élaborée en partenariat avec l’Institut français d’opinion publique (IFOP) et reproduite ci-dessous[3].





On notera ici que si la reproduction des pratiques vues dans des films pornographiques est plutôt en baisse, elle se maintient malgré tout à un niveau élevé en valeur absolue, impactant plus de la moitié de la population des jeunes de moins de 25 ans.


Cela est confirmé par le fait qu’en France, « aujourd’hui en 2023, plus d’un jeune garçon sur trois (35 %) a déjà surfé sur un site X avant l’âge de 12 ans, soit trois fois plus qu’il y a 10 ans (12 % en 2013) »[4]. Un constat alarmant partagé notamment par les conseillers conjugaux et familiaux à l’occasion des dialogues qu’ils peuvent entretenir avec les élèves lors des interventions éducation affective, relationnelle et sexuelle (EARS) en écoles primaires, collèges et lycées.


Constater que l’âge du premier rapport sexuel n’a pas changé est-il rassurant ? On observe sur les courbes ci-dessous, issues du Baromètre santé 2016[5], que cet âge médian a diminué de façon significative durant les deux décennies 1960-1980. Par la suite, Santé publique France nous apprend que « l’âge au premier rapport sexuel s’est stabilisé au cours de cette dernière décennie et s’élève aujourd’hui à 17,6 ans pour les filles et 17,0 ans pour les garçons. »




Cependant, une question demeure : quelles images, quelles routines… et quelles habitudes intimes ces enfants-là mettront-ils en place dans leur vie d’adulte ?


2. L’industrie de la séduction

Cette vie d’adulte, le consumérisme s’y est infiltré de longue date dans des domaines aussi nombreux que variés. En effet, comme nous l’apprend l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), « le volume annuel de consommation par personne est trois fois plus élevé qu’en 1960 »[6]. Or, si les achats du domaine de la séduction restaient jusqu’à il y a peu relativement cachés, « les ventes [d’objets coquins] ont augmenté de 150 % ces deux dernières années et les couples qui franchissent les portes des boutiques spécialisées assument totalement. », pouvait-on lire en 2022 sur le site de France Info[7]. Après tout, pourquoi l’industrie du sexe, l’un des derniers bastions encore protégés jusqu’à il y a peu de la consommation de masse, ne viendrait-elle pas, elle aussi, prendre sa part du gâteau ?


la principale raison du succès de la séduction marchande est sans doute […] de faire appel à une propension humaine très fondamentale et très commune à jouir le mieux possible des plaisirs et commodités de la vie

Patrick Pharo, directeur de recherche au CNRS, nous explique à ce sujet que « la principale raison du succès de la séduction marchande est sans doute […] de faire appel à une propension humaine très fondamentale et très commune à jouir le mieux possible des plaisirs et commodités de la vie, dans les seules limites de l’accès pratique à l’offre, et de l’éventuel contrôle éthique que chacun entend exercer sur ses propres penchants. »[8] Sans doute l’une des raisons pour lesquelles les produits utilisés dans la sphère sexuelle, les jouets érotiques et les applications de rencontres se multiplient, créant un marché lucratif qui promet des expériences sexuelles meilleures et plus variées.


3. Le marché des rencontres en ligne

Dans la course à la consommation en matière de séduction, le secteur des services n’est pas en reste. Les applications de rencontres en ligne ont révolutionné la façon dont les Français abordent les relations amoureuses et sexuelles. La possibilité de choisir des partenaires en fonction de critères précis est devenue la norme, ou presque, puisque d’après l’IFOP, « un Français sur quatre (26 %) déclare [en 2018] s’être déjà̀ inscrit au moins une fois sur un site ou une application de rencontre, soit une proportion qui a plus que doublé depuis la première mesure réalisée dans l’Hexagone il y a une douzaine d’années (environ 11 % en 2006). »[9]


Cela pourrait encourager les comportements consommateurs, par lesquels les individus se sentiraient de plus en plus autorisés à faire défiler des partenaires potentiels, souvent en fonction d’un profil ou d’une photo. Si « à peine plus d’un utilisateur sur deux (57 %) déclare être parvenu à rencontrer quelqu’un en vrai via ce genre de sites ou d’applications. »[10], de là à penser que cette approche aurait tendance à réduire les rencontres à des interactions superficielles, davantage basées sur l’apparence et la chimie immédiate que sur des connexions plus profondes, il n’y a qu’un pas.



Conséquences et réflexions


Alors que le consumérisme s’immisce dans la vie sexuelle des Français, le conseiller conjugal et familial pourra être amené dans sa pratique à approcher ce phénomène global selon deux principaux angles de vue. La diversité des choix et des expériences peut être une opportunité positive, mais elle peut aussi créer des attentes irréalistes et des pressions indésirables.

le conseiller conjugal n’a pas à appliquer sur son consultant ses propres normes ou idéaux

Il est essentiel de rappeler ici qu’en sa qualité d’écoutant et accompagnant, le conseiller conjugal n’a pas à appliquer sur son consultant ses propres normes ou idéaux, qui viendraient alors simplement remplacer les injonctions sociétales. Simplement, avoir conscience de la montée du consumérisme dans le domaine des habitudes sexuelles peut amener le professionnel du couple à éclairer au côté de ses consultants les influences qui guident leurs choix en matière de sexualité afin de rétablir, si les partenaires en ressentent la nécessité, une connexion authentique avec leurs propres désirs et besoins. Car, si le consumérisme – autrement dit la société de consommation – peut offrir une ouverture du champ des possibles, le risque est qu’il prenne subrepticement le pas sur une vie intime dès lors dictée par des considérations… « extimes »[12].


J’observerai, en conclusion, que nombreux sont les courants – sociétaux, mais aussi religieux, médicaux et autres – prompts à s’emparer de questions intimes, ce qui peut déstabiliser ou influencer un individu peu assuré ou en quête d’approbation sur ses choix de vie. Et par conséquent, parfois, générer un certain mal-être.


Forte de ces constatations, je me propose, dans le cadre de ma consultation de conseillère conjugale et familiale, d’œuvrer dans deux directions.


En amont : d’une part, intervenir en éducation affective, relationnelle et sexuelle, au sein des établissements scolaires, afin de sensibiliser les jeunes à l’omniprésence de la pornographie et des influences sociétales, téléréalité incluse. D’autre part, et surtout, leur permettre d’ouvrir le débat sur les motivations qui les poussent vers ce type de contenus, sur les impacts de ces derniers sur leur vie affective et sexuelle, ou encore sur les autres options qui s’offrent à eux.


En aval : proposer aux consultants l’aide nécessaire à la prise de recul et à la réflexion sur les diverses influences dont ils sont l’objet, pour s’assurer que leurs choix sont et demeurent en accord avec leurs valeurs personnelles.



 

[1] Impala production, 2023. Sexe, amour et érotisme : les Français dévoilent leur intimité. In : Arte. France : octobre 2023. [2] GISSOT Frédérique. Comment la pornographie bouleverse notre vie sexuelle. In : À votre service [en ligne]. 4 février 2022. [Consulté le 30 octobre 2023]. Disponible à l'adresse : https://www.francebleu.fr/emissions/le-mag-de-france-bleu-poitou/poitou/comment-la-pornographie-bouleverse-notre-vie-sexuelle. [3] 01NET, [sans date]. EXCLUSIF (IFOP) – 8 Français sur 10 doutent de l’efficacité du blocage des sites X. [Consulté le 29 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.01net.com/vpn/etude-francais-sites-adultes/. [4] IFOP, 2023. Les Français(es) et la pornographie à l'heure de la restriction des conditions d'accès aux sites X. Sondage [en ligne]. 6 septembre 2023. [Consulté le 20 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.ifop.com/publication/les-francaises-et-la-pornographie-a-lheure-de-la-restriction-des-conditions-dacces-aux-sites-x/. [5] BAJOS Nathalie, RAHIB Delphine, LYDIÉ Nathalie, 2018. Genre et sexualité. D’une décennie à l’autre. Baromètre santé 2016 [en ligne]. Saint‑Maurice. Santé publique France, 2018. [Consulté le 30 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.santepubliquefrance.fr/etudes-et-enquetes/barometres-de-sante-publique-france/barometre-sante-2016. [6] CONSALES Georges Consales, FESSEAU Maryse Fesseau et PASSERON Vladimir, 2009. ICinquante ans de consommation en France [en ligne]. Paris, INSEE Références, 25 septembre 2009. [Consulté le 28 octobre 2023]. Disponible à l'adresse : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1372376?sommaire=1372388. [7] VAN HOVE J., POULAIN B., ROMAN X., CAVALETTO I., 2022. Consommation : la tendance des jouets dédiés au plaisir sexuel. France Info [en ligne], 13 février 2022. [Consulté le 30 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.francetvinfo.fr/economie/consommation-la-tendance-des-jouets-dedies-au-plaisir-sexuel_4959672.html. [8] PHARO Patrick, « Séduction et dépendance marchande », In : Multitudes [en ligne], 2013/1 (n° 52), p. 193-198. [Consulté le 29 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2013-1-page-193.htm. [9] IFOP, 2018. Observatoire 2018 de la rencontre en ligne. In : Sondage [en ligne], 1er février 2022. [Consulté le 25 octobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.ifop.com/publication/observatoire-2018-de-la-rencontre-en-ligne/. [10] Ibid. [11] Ibid. [12] « Extimité : processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés. » TISSERON Serge, « Intimité et extimité », In : Communications [en ligne], 2011/1 (n° 88), p. 83-91. [Consulté le 28 octeobre 2023.] Disponible à l'adresse : https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-83.htm).

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