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Atelier d'écriture - violences sexistes et sexuelles : les textes



Happy International Women's Day

Deux immenses "merci" :


  • aux étudiantes, d'abord, qui ont choisi, sur leur pause méridienne, de venir partager et nourrir cet espace de réflexion, d'échanges et d'écriture et d'échanges ;

  • à l'UCLy, ensuite, et à sa cellule de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, pour la mise en place de cet espace à l'occasion de la Journée internationale du droit des femmes.



Ci-dessous, les écrits de deux étudiantes ayant accepté de voir leur écrit diffusé - qu'elles acceptent toute ma sincère reconnaissante pour cela. Petit aperçu de ce vers quoi peut mener un atelier d'écriture : ici, des textes aussi vibrants que touchants.


Le thème de notre atelier : "Vis ma vie de...", ou lorsqu'un objet se transforme en témoin/narrateur d’une violence sexiste ou sexuelle.


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Miroir, mon beau miroir

par Maëlle Thiebault


« Miroir, mon beau miroir, pourquoi suis-je victime de mon genre ? ». Une question indicible,

atemporelle, à laquelle je ne pourrai pourtant jamais répondre. Je n’ai pas été forgé pour interagir avec les humains, seulement pour être le témoin muet et impassible de leurs violences banalisées. Création de l’homme, je me demande souvent comment je puis être le produit d’un être qui détourne le regarde face à sa démesure, ou qui se noie dans son propre narcissisme.

Leur douleur, invisible, résonne en moi comme un cri sourd ; comment peuvent-ils ne pas l’entendre ?

Chaque jour, je me fais l’écho de ce sadisme monstrueux, masculin. J’ai été et je serai inlassablement le reflet de ces femmes qui retiennent leur souffle, asphyxiées par la peur et

l’inconfort qu’un homme a fait naitre chez elles. Leur douleur, invisible, résonne en moi comme un cri sourd ; comment peuvent-ils ne pas l’entendre ? La lumière que je reflète ne sera jamais suffisante pour éclairer ces échanges indiscrets, impensables, des mots prononcés à voix basse mais plus tranchants encore que le verre qui me compose. En toute honnêteté, je demeure étranger à leur langage. J’ai appris que le mot « non » ne serait jamais pour les hommes une phrase complète, suffisante, qu’entre ces murs il n’est pour eux qu’un ornement négligeable.

J’ai été le témoin de paroles meurtries, de consentements arrachés, de vies volées. Je ne pourrai cependant jamais révéler ces gestes déplacés, ignorés, ces attouchements dissimulés dans la foule et qui pourtant laissent une empreinte indélébile sur chacune d’entre elles. Je ne compte plus le nombre de larmes qui ont coulé sur mes fissures.


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La toucher pour la détruire

par Lucie BOISSIN


Je me sentais enfin léger. J’avais été mutilé par les mots. Je me sentais enfin libre. L’air frais me chatouillait et je volais comme un oiseau. Je n’avais pas le temps de me reposer, dès que je le faisais, le vent me rattrapait pour me refaire virevolter. Elle m’avait déchiré après m’avoir écrasé de ses larmes aux goûts salés. Je me sentais enfin léger. Je m’étais envolé à travers sa fenêtre qui donnait sur la Tour Eiffel. Elle m’avait regardé partir.

Elle écrivait souvent que les hommes avaient eu sa vie mais qu’ils n’auraient pas sa mort.

Ses yeux n’étaient que les témoins de sa souffrance. Une souffrance que je n’avais pas été capable de réparer. Je ne reste qu’un confident muet après tout. N’aurais-je donc jamais ce pouvoir de langage ? Si j’étais le seul à savoir ce qu’elle vivait, devrais-je me sentir coupable de ne pas l’avoir aidée ? Elle écrivait souvent que les hommes avaient eu sa vie mais qu’ils n’auraient pas sa mort. Mon corps avait pris place dans une station de métro. Il faut dire que les courants d’air se faisaient de plus en plus rares, car je restais là un long moment. Après quelques minutes, je sentis de lourdes mains, attraper fermement la fragilité de mon âme. Lisait-il à travers ses mots ? Rosalie m’avait peut-être laissé partir, dans l’espoir que quelqu’un lise ses témoignages. Son corps était devenu sa survie pour ses études. Elle le donnait ou plutôt elle le vendait. Elle disait qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle voulait poursuivre ses rêves mais sans argent dans une société capitaliste, comment devait-elle faire ?

Après ses longues journées de cours, elle travaillait puis elle jouait à la psychologue et elle devenait la proie de ces hommes.

Gérard avait été son premier client. C’est là qu’elle avait compris qu’il fallait qu’elle trouve un moyen de ne rien ressentir pendant ses entrevues. Il avait 54 ans, il avait un long corps avec un ventre allongé, il paraissait transpirant et elle le trouvait dégueulasse. Il avait une femme, vous savez ces couples qui ne s’aiment plus mais restent ensemble parce qu’ils ne sauraient pas comment vivre seuls. Souvent Gérard se confiait à Rosalie sur ses débuts avec sa femme et comment il s’était retrouvé là, il disait : « On ne fait plus l’amour, et tu sais pour un homme, enfin, c’est important, on a souvent plus envie que tu sais, vous, les femmes ». Ce à quoi elle ne répondait rien, après ses longues journées de cours, elle travaillait puis elle jouait à la psychologue et elle devenait la proie de ces hommes. Moi je pense que les autres la jugeront, oui je pense qu’ils ne comprendraient pas. Après tout, comment on en arrive là ? Rosalie n’avait pas d’aide financière de la part de ses proches, et trouver un travail en dix heures par semaines ne l’aiderait pas à finir ses mois correctement. Je me sentais lourd. Désormais je me sentais lourd, je ne sais pas si la pluie était tombée mais de l’eau salée venait s’abattre sur moi. On me tenait toujours aussi fort, comme si j’étais le coupable de ces mots ou de ses maux. Il y avait eu Éric aussi, il avait 22 ans. Rosalie le décrivait comme un joli garçon, les cheveux ébouriffés et de grands yeux noisette. Il portait souvent un jean abimé et de longues chemises trouvés en friperie. Des fois, elle se demandait pourquoi il venait la voir, en réalité elle n’osait pas lui parler de sa souffrance. Il avait émis deux ou trois fois le fait qu’il avait été diagnostiqué dépressif il y a quelques années. Pouvait-elle se permettre ou était-elle capable de supporter une nouvelle douleur sur son dos ? Elle se détruisait par sa simple gentillesse d’écouter.

Rosalie était devenue l’accomplissement de leurs désirs.

Son corps, lui, n’avait plus d’intérêt, il avait basculé dans une sorte d’état de mort-vivant. Elle ne le regardait plus, finissait même par vomir quand son regard le croisait. Il était dans l’incapacité de réagir, elle lui avait fait subir le pire. Ce qu’il y avait de différent avec Éric, c’est qu’il comprenait un peu Rosalie, des fois ils décidaient de se droguer ensemble. La drogue faisait partie de son langage quotidien. Désormais, elle n’était plus un être à part entière, enfermée dans une vie qui ne laisse aucune place en tant qu’être pour exister. Ça fera passer le moment plus vite si je ne suis pas consciente de ce que je vis, et peut-être que je n’aurai plus de souvenirs, pensait-elle. Elle se réveillait avec des douleurs vaginales inimaginables. Rosalie était devenue l’accomplissement de leurs désirs. Ils lui demandaient tout ce qu’ils voulaient, et elle, elle acceptait les larmes aux yeux. Il pleuvait encore sur mon papier bien abimé. Je crois qu’on m’a transporté, je me suis senti bouger, puis enfermé dans un sac peut-être ? Qu’allais-je devenir ? Enfin, c’était un peu égoïste de penser ça, qu’allait-elle devenir elle ? Comment on se reconstruit ? Comment on oublie ? J’aimais me dire qu’un sourire se redessinerait sur ses lèvres un jour. Je me sentais plié dans tous les sens. Etais-je destiné à être brûlé ou à finir dans une poubelle comme si mon histoire n’était pas intéressante ? Comme si je faisais trop mal pour être considéré ? Exactement comme cette société fait quand tout devient trop dur à gérer, quand elle perd pied, quand elle décide de choisir de se taire pour ne pas se confronter. J’ai l’impression qu’on voulait me faire vivre l’histoire que je transportais : j’étais enfermé dans un sac, mon cœur compressé entre des affaires que je ne pouvais voir. Quand la lumière apparut je me senti enfin libéré. C’est là que je sentis que j’étais chez moi, enfin, chez elle. Les mains oppressantes qui m’avait récupéré dans le métro m’avait ramené à elle.

Il y avait des boites de médicaments vides et l’atmosphère n’avait jamais été aussi pesante.

Je lui avais trouvé quelqu’un pour la sauver n’est-ce pas ? Ses mains douces m’attrapèrent, je sentis ses mains trembler à travers mes écrits. J’étais le miroir de sa destruction. Tout ce que je savais sur Rosalie, avant qu’elle ne devienne plus qu’un objet sexuel pour satisfaire ses hommes, c’était qu’elle aimait danser, qu’elle aimait rigoler et pleurer aussi, oui mais seulement pleurer de rire. J’entendais des voix inquiètes, peut-être ce n’était pas elle qui me tenait. On me posa sur son bureau, où elle trouvait souvent le courage d’écrire, à côté de moi se trouvait son carnet secret, auquel j’étais arraché. C’est là que je me sentis mourir, je sentais que ma plus chère amie m’avait quitté. Il y avait des boites de médicaments vides et l’atmosphère n’avait jamais été aussi pesante, moi qui avais été le témoin de ses plus grandes intimités. Ils lui avaient tout pris, elle avait donné, donné jusqu’à ce qu’ils extirpent tout d’elle et la laissent vide. Rupi Kaur s’était excusée de dire des femmes qu’elle les trouvait jolies avant de dire à quel point elles sont résilientes ou extraordinaires parce que « leurs esprits a abattu des montagnes et qu’elles sont tellement plus que jolies ».  Ils t’avaient tuée, Rosalie, maintenant tu t’es envolée, tu es de ces femmes qu’on n’oubliera pas.


J’aimais quand la plume de ton stylo venait traverser son âme, mais je resterai en vie pour partager tes témoignages et peut-être réussir à sauver les autres.


Désormais, plus personne n’a le pouvoir de te détruire.

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