Parfois, je me donne à ton être sans compter. Je m’arrête sur les marches d’un escalier, je ne peux avancer. Je me sens souvent diminué. Je rédige de mon feutre noir des pensées d’espoir afin de ne pas m’oublier. Dans chaque recoin de la ville, je me lis. Mes textes sont des graffitis et contre la pollution du Prestige, j’écris : Monter les trente et unes marches de la vie pour aller au paradis et ne pas oublier d’où l’on vient. Rejoindre les anges du ciel, ne pas descendre de son petit nuage puis prendre le temps de sourire aux rayons du soleil. Chaque élément du monde est essentiel, il unit l’homme à l’histoire. L’histoire regarde la naissance de l’humanité, elle devient plus présente à travers les grands hommes. L’homme écrit l’histoire sous plusieurs styles : philosophique, romancé, scientifique, poétique, politique… Tout est une question d’apprentissage. Apprendre, avec patience, la vie, la société et apprendre à se connaître. Souvent, cela se transforme en un sport étonnant. Se nourrir du passé, composer le menu présent, faire un régime afin de se sentir léger au-delà de la vie. À chaque palier de ce grand escalier, les pas de l’homme s’arrêteront afin de voir où se dirige l’avenir du monde. Tout me vient de la vie des autres. Ma personne n’est guère importante, je suis un petit déchet sur un trottoir parisien. Je sens sur mes épaules la chaleur d’un pull de laine et d’un vieux imperméable tout troué. Je me contente d’un jean noir, de baskets déchirées et de chaussettes devenues grises. Je suis seul. Je cherche un mot rassurant. Je me souviens d’un texte exposé sur une porte d’ascenseur : la quatrième plate-forme de la raison se trouve au fond de l’esprit. Elle est peut-être un peu l’inconscience ou inconsciente. Elle se situe après le moi, le surmoi, le ça. Parfois édifiante, mais aussi insignifiante. Elle crée des principes compréhensibles seulement pour notre personne. Elle n’exige rien, elle est équilibrée. Toutefois, elle ne se confronte pas à la société. La quatrième plate-forme ne correspond qu’avec le silence. Elle n’est ni colère ni fantaisie, elle paraît aussi naïve qu’origine. Elle se nourrit des paroles des autres, réinvente le vocabulaire et dessine un univers sans homme, sans drapeau. La seule frontière de ce paysage est l’horizon. L’horizon reste si vaste, si pur. Il forme l’Oasis de l’esprit. De là, l’homme écrit son histoire. Comme je ne peux éditer un manuscrit, je lis l’histoire des gens. Le livre est si long mais j’arrive à la fin. Il faut lire : lire les dix-neuf tomes de l’éternité pour se laisser une véritable sagesse. Tout naît de là. Derrière nous, les tracas défilent, mais devant il y a les flammes de la nuit éternelle. Chaque maux de l’âme est une lettre dédiée à sa paix. Le temps appartient à l’homme conquérant. Il traverse les œuvres de la vie. Le cœur lourd et l’esprit serein, il tourne les pages de son destin. Même si je n’apprécie plus mon temps, j’ai assez de ressources pour écrire mes pensées sur ces bouts de murs blancs. Je puise mon imagination dans la quatrième plate-forme de mon esprit.
Hydrater les soixante-seize rives de son corps. Si l’homme rêve d’un sport sans aucun effort, il se trompe. Il suffit de boire pour apprivoiser son corps. « Tout est dans la tête » selon le proverbe. Même si le corps ne fonctionne pas, il faut boire. Sous le soleil des saisons, buvons. « Tous les chemins mènent à Rome », toutes les rives mènent à un océan. Alors, mêlons notre sang à l’océan de l’imagination.
J’ai fini par l’écrire mon histoire sur ce trottoir parisien. Maintenant, je vais partir en laissant mes écrits.
Texte de Claude L., relatif à notre atelier d'octobre/novembre 2008 (thème : rêves croisés)
Etape n°1 : rédaction en violet
Etape n°2 : rédaction en vert
Etape n°3 : Le conte
Il était une fois un enfant gentil et charmant prénommé Benjamin Cadet. Il était né dans une gentille famille, avec de gentils frères, de gentilles sœurs, et de gentils Grands parents. A Noël, il avait des cadeaux, à Pâques des œufs, et des vacances à la Trinité, en Bretagne. Père et Mère étaient besogneux. Pour se déculpabiliser et compenser le débit de temps qu’ils ne pouvaient octroyer à Benji, ils avaient fait installer dans les murs de la maison une grande fenêtre sur le monde de laquelle Benji pouvait voir tout ce qu’il voulait. « C’est super trop cool de pouvoir voyager en restant dans mon canapé à manger des Kinder ! » Toute la famille était gaga de Benji et l’entourait d’une affection aussi dévorante que celle de Saturne pour ses enfants. Jusqu’au jour où, catastrophe, Benji rentra avec un mot sur son carnet de liaison demandant aux parents de venir au plus vite à l’école. Le docteur pour enfants avait tamponné en gros et en rouge « Diagnostic ». Plus vite qu’il ne faut pour le dire, Père et Mère avait contracté une assurance « Abdication de responsabilité : De qui est-ce la faute ? », envoyé des emails pour se faire remplacer au travail, contacté des consultants en enfants, et souscrit une demande d’abonnement à l’association « psychologie du Petit Prince ».
"Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux l'autorité de personne, alors c'est là en toute jeunesse et en toute beauté, le début de la tyrannie." Platon (IVe siècle av. J.C.)Voilà ce que déclama très mélodramatiquement le Spécialiste en Matière Grise de l’école. Et il ajouta pour mettre à terre Père et Mère : « Madame, Monsieur, nous sommes au regret de vous annoncer que votre enfant ne rêve plus »
Père et Mère s’effondrèrent. Mère culpabilisait « Mais où ais-je échoué dans mon rôle de Mère ?» et Père, sévère « Il faut tout de suite mettre en place un protocole chirurgical ». Père avait le bras long et intima un ami intime de s’occuper au plus vite – et quel qu’en soit le coût - de sa chère progéniture. Aux premières heures du lendemain, Benji rentrait dans la Clinique Adominik.
L’infirmière est venue le chercher et l’a retiré des bras de sa mère. « Allez, c’est l’heure, on y va. Tout va bien se passer » Pourtant tout commence plutôt mal. Elle marche à pas rapides dans le couloir de l’hôpital, les semelles de ses sabots tambourinent sur les dalles du lino brillant. Elle le bringuebale et elle a l’air gigantesque sa petite main emprisonnée dans la sienne. Il est obligé de courir pour pouvoir la suivre. Tête baissée vers le sol, les dalles blanches et noires du lino défilent devant ses yeux et commencent déjà à l’hypnotiser. Prestement il est déshabillé et se retrouve allongé là sur la table. Il patiente apeuré mais résigné pour ne pas faire honte à sa mère qui l’attend. Il entend les cliquetis métalliques inquiétants alentours, les pas assourdis, les termes qu’il ne comprend pas, mais tétanisé de trouille n’ose se risquer à guigner pour voir se qui se prépare et en rajouter ainsi à son angoisse. Il voit descendre sur son visage un masque à gaz dont la douceur du contact du latex vert olive contraste avec l’écœurement que lui provoque l’odeur éthérée. Il se met en apnée pour ne pas respirer cette puanteur, puis parvenant à ses limites, finit par rendre les armes et inspire profondément. La rotation se met en route et une sensation désagréable l’envahit. Il se retrouve dans l’attraction de la fête foraine qui ressemble à une essoreuse à salade et qui plaque les gens contre les parois par la force centrifuge. La vitesse devient insoutenable et il n’arrive plus à maintenir sa tête tout seul, comme quand le tourniquet du square va à une allure vertigineuse. Une lueur blanche et violente envahit la pièce et aussitôt sa tête bascule en arrière. Il entend la foule des enfants qui rient et dont l’écho lugubre lui fait peur. Puis l’accélération de la rotation se ralentit. La salle s’éclaire. Tous les enfants sont assis en cercle et silencieux. Ils se regardent sans rien dire. Une porte invisible jusque là apparait et une dame qu’il connait vient le chercher. Ils sortent et dehors l’air est moite. Le soleil est au couchant et ne vas pas tarder à disparaître. Le ciel est bas, les nuages noirs d’encre se déchirent pour laisser flamboyer les rayons du crépuscule. La marche est pénible. Ils pataugent dans une boue lourde et mouillée qui les ralentit. Il ne sait même pas où ils vont avec la gentille dame. Il angoisse un peu car il a bien vu au loin derrière lui la silhouette informe et noire qui les suivait. Il se rend compte avec terreur que l’inconnu et tout juste à sa portée et il ne peut même pas accélérer malgré ses efforts tant la marche dans la boue est difficile. Le personnage capé lui dépose alors un boulet sur l’épaule qui l’alourdit encore plus. Puis le boulet se dégonfle emportant avec lui l’enfant dans l’anéantissement. Alors il rouvre les yeux, et retrouve sa mère.
Il a un peu la gueule de bois notre Benji et il ressemble au Maharadja de Karputala avec son gros bandage blanc sur la tête. « Je suis guéri, Mère ? » « Mais oui mon Petit Chéri, tout va très bien, on rentre à la maison. Tu vas prendre quelques moments de convalescence ». Et au cours des jours qui suivirent, ce fut pire. Pour ne pas contrarier Benji dans son épreuve, Père et Mère avaient crû bon le laisser se reposer devant la fenêtre à images. La lucarne magique avait fini par aspirer tous ses derniers rêves et avait laissé dans son cerveau, une essoreuse à salade, un tourniquet, des enfants qui ricanent, un chevalier sinistre en cape et une gentille dame sans visage avec des boulets dans son sac à main. « Trop d’la mort qui tue » qu’il avait dit le Benji au réveil de sa troisième nuit. Mère dans son dressing était au quatrième dessous. Père fulminait. Il n’y avait plus d’espoir, Benji ne pourrait plus grandir.
Après quelques temps, et de guerre lasse Père et Mère abdiquèrent une deuxième fois et abandonnèrent peu à peu Benji car ne rêvant plus, il ne les faisait plus rêver non plus. Benji devenait le reflet de leurs erreurs et leurs ratages. L’enfant se fanait peu à peu. Et comme tout ce qui était raté dans cette époque bizarre, il allait finir à la poubelle.
Benji avait une sœur gentille et pâlotte nommée Cadette, pas assez brillante pour qu’on s’en fût suffisamment occupé et en conséquence négligée au profit de lui même. Elle n’avait jamais eu de poupée, et avait inévitablement raté ses transferts œdipiens de maternité infantile, c’est donc tout naturellement qu’elle récupéra Benji quand il fût mis à la poubelle. Et qu’elle se mît à s’en occuper comme une grande fille avec une poupée.
Benji l’aimait bien sa sœur Cadette. Aussi terne et fade avait-elle été dans son sa jeunesse, aussi flamboyante était-elle devenue la féminité arrivée. Elle était fantasque et extravagante. Tous les autres la considérait comme la fêlée de la famille. Elle était critique artistique en ballet moderne et avait fait une thèse sur « les entrechats bottés et les tutus pointus des danseuses du Bolchoï en tournée dans les décors de Roger Hart ». Ca devait intéresser trois personnes tout au plus dans le monde entier. Elle était très introduite dans le milieu interlope des danseurs et artistes. Elle y distribuait à qui mieux mieux sa carte d’affaire sur laquelle était écrit : « Cadette Cadet, Critique artistique, Reine du Glameur et prescriptrice d’idée farfelues ». Elle était boulimique de spectacles et grâce à sa carte de presse elle avait l’accès gratos à un max de happening, vernissages, ballets, séances fooding, et premières auxquelles elle n’était jamais la dernière. Benji ne la quittait pas d’une semelle. Et à force de fréquenter ces lieux, voilà que notre Benji commençât à faire des phrases, ou de l’esprit, dît des bons mots. Il eût des idées qui germaient d’on ne sait où, parfois bonnes, souvent excellentes. Benji socialisait, prît doucement une place dans le cercle des poètes apparus et s’épanouît tous les jours un peu plus.
Un soir Cadette déboulât hystérique « j’ai deux places pour l’aîl Tidi de l’adlayède*, Et je peux pas y aller, j’ai le vernissage de Jeff Koons à Versailles le même soir. j’y crois pas ! Je clamse ! Benji, vas-y à ma place et ponds moi le papier du siècle ! Suffit de décrire ce que tu vois » :
Le rideau s’ouvre. Un panneau de leds éblouit l’audience silencieuse. La musique commence. Elle est jouée très forte. C’est de la techno post avant-gardiste. Un danseur apparait à gauche. Il est vêtu en vert sapin. Il avance une jambe, pose un pied et le glisse puis prend appui sur son autre jambe qu’il déroule du même pas lent et militaire. Il traverse pas à pas la scène, raide et martial. Puis une autre danseuse en vert lui emboite le pas. Elle marche elle aussi du même pas chorégraphié et à la même allure. Puis il y en a trois, et quatre, et cinq, jusqu’à douze qui s’emboitent les pas de danse. Le débit s’accélère et les danseurs ou les danseuses apparaissent les un derrière les autres. Ils marchent toujours de gauche à droite dans la même direction. La musique s’amplifie. Les danseurs sautent, tombent, roulent. Ils ne connaissent que la ligne droite. Cependant ils réapparaissent toujours au même endroit et reprennent leur chorégraphie toujours de la gauche vers la droite. La musique syncopée donne le rythme d’un train lancé sur les rails à grande vitesse. Elle est hypnotique et le flot de danseurs est charrié par la musique. Le va et vient est incessant. Ils s’élèvent dans les airs, sautent, pirouettent, retombent, roulent et repartent pour disparaitre à droite, et réapparaitre à gauche. Ils défient la gravité et les limites humaines. Ils évoluent dans les trois dimensions mais par leur virtuosité, ils nous racontent le tournis tout en restant immuablement linéaires. La danse monte en puissance et le rythme soutenu est époustouflant. Le corps de ballet déploie une énergie magistrale. Le spectacle est total et les danseurs proches de la transe. Le paroxysme du ballet rejoint celui de la musique et c’est par un fracas étourdissant que tout retombe et s’arrête. En une fraction de seconde et dans un coup de tonnerre, la lumière s’éteint, la musique s’arrête et le rideau se referme. Un long silence s’en suit. La salle est sous le choc. Puis c’est une clameur énorme qui monte des fauteuils. La salle est debout et applaudit. Elle acclame les danseurs. C’est une ovation magnifique aux artistes.
Pendant trois jours Benji restât scotché par la chorégraphie. Il ne parlât plus, ne mangeât plus et eût les yeux dans le vide. Il vît défiler des sapins, bondir des farfadets et gigoter des tutus. C’était sur, il se passait quelque chose dans sa tête. C’est alors qu’après maturation, l’idée s’exprimât : « quand je serai grand, je serai danseur étoile à l’Opéra ! » Merveille des merveilles, Benji rêvait à nouveau. La fêlée de la famille sans vraiment le vouloir l’avait réparé par miracle !
Ainsi, quelques années plus tard, Cadette d’une fierté impériale assistait à la première de Benji en tant que danseur étoile dans le ballet « le Petit Prince Addict ». Père et Mère et toute la famille toujours aussi rationnels étaient là autour d’elle, engoncés, coincés et un peu honteux du souffle artistique qui soufflait sur eux. Et après l’ovation finale, les saluts, Benji de la scène, leur adressa cette énigmatique dédicace empruntée à Michel Audiard « Bienheureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière ! »
FIN
*Australian Dance Theatre Adelaide with the english touch